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Droit musulman et pandemie

Harith Al-Dabbagh, professeur agrégé, à la faculté de droit de l’Université de Montréal dans son article publié dans Lex-Electronica , 2020, 25-4, 99-103[1], explique que les restrictions imposées aux musulmans durant le Ramadan sont pleinement justifiables sur une base religieuse rigoureuse et non seulement comme obligation civique.

Le texte suivant est un extrait, présenté dans le cadre des activités de la Semaine de sensibilisation musulmane 2021, par Samaa Elibyari.

Restrictions de la COVID-19 et Droit musulman

Pour la deuxième année consécutive, les musulmans du Québec passent le mois du Ramadan, en temps de pandémie avec à toute fin pratique, les mosquées fermées et tout rassemblement restreint. L’intensité de ces restrictions est doublement ressentie car à part le jeûne et la spiritualité, le Ramadan est aussi un moment de sociabilité, de convivialité et de festivités.

De tout temps, l’humain a dû affronter l’adversité, fléaux sanitaires, guerres et catastrophes naturelles.  Alors, que dit exactement le droit musulman dans de telles situations, en l’occurrence le coronavirus ? Ici on remarque que la rigueur habituelle cède la place à une surprenante souplesse en temps de crise. Le droit musulman regorge d’exemples de prise en compte des événements imprévus de la vie.

En dépit de son caractère éminemment casuistique, il existe dans le corpus juris ancien (fiqh) un certain nombre de « règles globales » (kawaïd kulliyah) qui reflètent les fondements sous-jacents à la loi islamique. Pour faire fléchir la règle de droit, on invoquera d’autant plus aisément des considérations de nécessité (darura) ou d’utilité publique (maslaha) et même l’usage courant (urf) ou la convenance (istihsân).

Le medjellé, codification du droit musulman selon l’école hanafite faite sous l’Empire Ottoman en 1877, referme dans sa section préliminaire quatre-vingt-dix-neuf (99) de ces règles, qualifiées de « Principes fondamentaux du Droit sacré ». Contentons-nous d’en esquisser quelques-unes, ayant particulièrement trait aux assouplissements requis en ces temps mouvementés.

La première règle, celle de l’article 17, semble irradier sur tout le reste : « La difficulté provoque la facilité. En d’autres termes, la nécessité de remédier à une situation embarrassée est un motif légitime pour prendre, dans ce but, des mesures propres à résoudre les difficultés et pour se montrer tolérant […].».

La notion très souple de darura (nécessité) dont les jurisconsultes musulmans ont abondamment usé en toute matière permet de justifier de larges entorses au statut légal sans enfreindre pour autant les principes fondamentaux ni en déformer l’esprit. Le medjellé l’érige en principe dérogatoire à l’article 21 selon lequel « la nécessité rend licite ce qui est prohibé », ou « la nécessité fait loi », comme nous disons aujourd’hui.

En outre, en ces temps de pandémie, le principe de proportionnalité et l’exigence de mise en balance des différents droits en conflit sont de mise. Deux textes du medjellé (art. 26 et 27) permettent de raisonner en ce sens : « On doit préférer le dommage privé au dommage public » ; « On peut réparer un dommage considérable par un dommage moins important ».

Certes, le confinement et la mise en veilleuse de la vie sociale et économique engendrent un dommage important, mais ce dommage devrait être supporté pour prévenir un dommage encore plus grave, celui portant sur la vie, la santé et l’intégrité physique des personnes.

Par ailleurs, « Le pouvoir de toute autorité est fondé sur l’utilité générale », nous enseigne l’article 58 du medjellé. Si une telle disposition est de nature à légitimer les mesures de contrainte prises par les pouvoirs publics pour remédier à la crise, la crainte est grande que celles-ci puissent être utilisées pour brimer de manière permanente les droits et libertés.

Ici encore les règles globales de la Charia semblent pouvoir être invoquées pour imposer des balises et prévenir l’abus : « Ce que la loi permet en raison d’un motif déterminé, cesse d’être permis une fois que ce motif a disparu » (art. 23) ; et « Lorsque l’obstacle qui s’oppose à l’exercice d’un droit disparaît, celui-ci reprend sa vigueur » (art. 24). Le confinement doit dès lors être levé dès que la pandémie est endiguée : « le dommage doit être écarté autant qu’il est possible » et « la nécessité doit s’apprécier à sa juste valeur » préconisent respectivement les l’articles 31 et 22 du medjellé.

En définitive, les mesures gouvernementales pour limiter la propagation de la pandémie sont en harmonie avec la souplesse inhérente à ces règles globales de la Charia, ce qui permet aux croyants musulmans de suivre les directives sanitaires sans craindre de porter atteinte à leurs pratiques religieuses, que ce soit durant ou en dehors du Ramadan.

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[1] Shauna Van Praagh, David Sandomierski (dir.), Collage sur le droit et le savoir en temps de pandémie, disponible en ligne : https://www.lex-electronica.org/articles/volume-25-2020/volume-25-2020-volume-25-2020-volume-25-2020-vol25-num4/coronavirus-et-droit-musulman/

Muslim Law and the Pandemic

For the second year in a row, Muslims in Quebec are spending the month of Ramadan, mired in a pandemic with, for all practical purposes, closed mosques and severely curtailed gatherings. The intensity of these restrictions is doubly felt because apart from fasting and spirituality, Ramadan is also a time of sociability, conviviality and festivities.

From  time immemorial, humans had to face adversity; health scourges, wars and natural disasters. So, what exactly does Muslim law say in such situations, in this case the coronavirus? Here we notice that the usual rigor gives way to a surprising flexibility in times of crises. Muslim law is full of examples of taking into account unforeseen events in life.

Despite its eminently casuistic character, there are in the ancient corpus juris (fiqh) a number of “global rules” (kawaïd kulliyah) which reflect the underlying foundations of Islamic law. To adapt the law, one could legitimately invoke considerations of necessity (darura) or public utility (maslaha) and even common use (urf) or convenience (istihsân).

The Majjalah, codification of Muslim law according to the Hanafi School made under the Ottoman Empire in 1877, presents in its preliminary section ninety-nine (99) of these rules, qualified as “Fundamental Principles of Sacred Law”. Let us content ourselves with sketching out a few, particularly relating to the flexibilities required in these turbulent times.

The first rule, that of Article 17, seems to encompass everything else: “Difficulty breeds ease. In other words, the need to remedy an embarrassing  situation is a legitimate reason to take, for this purpose, measures to resolve the difficulties and to be tolerant […]. “. Article 18 provides in the same direction that “Latitude should be afforded in the case of difficulty, that is to say, upon the appearance of hardship in any particular matter, latitude and indulgence must be shown”.

The very flexible notion of darura (necessity) which Muslim jurisconsults have used extensively in all matters makes it possible to justify wide deviations from the legal status without violating fundamental principles or distorting their spirit. The Majjalah establishes it as a principle derogating from Article 21 according to which “necessity makes lawful what is prohibited”, or “necessity makes law”, as we say today.

In addition, in these times of pandemic, the principle of proportionality and the requirement to balance the various conflicting rights are in order. Two texts of the Majjalah (art. 26 and 27) allow us to reason in this direction: “We must prefer private damage to public damage”; “You can repair a considerable damage by a less important damage”.

Certainly, the confinement and the curtailing of social and economic life cause significant damage, but this damage should be borne to prevent even more serious damage, that affecting the life, health and physical integrity of people.

Moreover, “The power of any authority is based on general utility”, teaches us article 58 of the Code. While such a provision is likely to legitimize the coercive measures taken by the public authorities to remedy the crisis, there is a great fear that they could be used to permanently infringe rights and freedoms.

Here again the global Shariah rules could be invoked to impose guidelines and prevent abuse: “What the law allows because of a specific reason, ceases to be allowed once that reason has disappeared” ( art. 23); and “When the obstacle to the exercise of a right disappears, it resumes its force” (art. 24). Restrictions must therefore be lifted as soon as the pandemic is contained: “the damage must be avoided as much as possible” and “the need must be assessed at its fair value” respectively recommend Articles 31 and 22 of the Majjalah.

Ultimately, government measures to limit the spread of the pandemic are consistent with the flexibility inherent in these comprehensive Shariah rules, which allows believing Muslims to follow health guidelines without fear of strawing from their religious practices, whether during or outside of Ramadan.

In his article published in Lex-Electronica, 2020, 25-4, 99-103*, Harith Al-Dabbagh, associate professor, at the Faculty of Law of the University of Montreal explains that the restrictions imposed on Muslims during Ramadan are fully justifiable on a rigorous religious basis and not only as a civic obligation.

[1]*Shauna Van Praagh, David Sandomierski (dir.), Collage sur le droit et le savoir en temps de pandémie, disponible en ligne : https://www.lex-electronica.org/articles/volume-25-2020/volume-25-2020-volume-25-2020-volume-25-2020-vol25-num4/coronavirus-et-droit-musulman/

The text above is an excerpt, translated and presented as part of Muslim Awareness Week 2021 activities, by Samaa Elibyari.